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📸 On ne peut pas photographier le réel.

30 sept.
8 min de lecture

Une photographie ne capture jamais le réel. Elle capture un point de vue sur le réel.

On parle souvent de photographie comme d’une manière de capturer un instant.

« Capturer la lumière », « Capturer un souvenir», « Capturer la réalité. »


Mais est-ce vraiment ce que nous faisons lorsque nous déclenchons notre appareil ?

Pas tout à fait.


Pour nous, photographes et vidéastes, cette question est loin d’être purement philosophique. Elle touche directement à notre manière de cadrer, de filmer, de raconter une histoire et, surtout, de faire ressentir quelque chose à quelqu’un.

Parce qu'une image ne montre jamais tout.


Elle choisit.


Et parfois, c'est justement dans ce qu'elle choisit de ne pas montrer que commence son véritable pouvoir.




📋 Sommaire —

  1. La Photographie n’est pas le réel

  2. Photographier, c’est soustraire

  3. Un même instant, une infinité d’images

  4. Le pouvoir du cadrage

  5. Quand une photographie devient une « preuve »

  6. Le contexte change tout

  7. Et en Vidéo ?

  8. Alors, que photographions-nous vraiment ?

  9. Pour aller plus loin

Depuis son invention au XIXᵉ siècle, la photographie entretient une relation particulière avec la réalité.


Elle ressemble au monde.


Elle enregistre la lumière provenant de ce qui se trouve devant l'objectif.


Et cette particularité lui a donné un statut assez singulier : celui d'une image qui pourrait faire preuve.


On regarde une photographie et notre cerveau a spontanément tendance à penser :

« C’était là. Donc c’est vrai. »

Pourtant, une photographie n'est jamais le réel lui-même.


Elle est une représentation partielle, située et interprétée d'un événement.


Le monde physique est en mouvement permanent. Il possède trois dimensions spatiales auxquelles s'ajoute une quatrième dimension : le temps.


Une photographie, elle, réduit tout cela à une surface plane et immobile.


Elle transforme un monde en trois dimensions, traversé par le temps, en quelques millions de pixels.


Et cette transformation implique nécessairement une perte.


Le volume disparaît.

Le mouvement disparaît.

Le hors-champ disparaît.

Le son disparaît.

La continuité du temps disparaît.

Une partie du contexte disparaît.


Ce que nous obtenons est donc moins une reproduction du monde qu'une abstraction du monde.


Photographier, c’est soustraire

Quand tu déclenches ton appareil, tu ne fais pas qu'ajouter une image à ton boîtier.


Tu enlèves presque tout le reste.


Imagine une scène très simple.


Il vient de pleuvoir.


Tu photographies une rue.


Sur ton image, on peut voir les pavés mouillés, les reflets des lumières, quelques passants et peut-être un ciel gris.


Mais ton image ne transmet pas vraiment :

  • l'humidité dans l'air ;

  • le bruit des voitures sur la chaussée ;

  • l'odeur du bitume mouillé ;

  • la température ;

  • le vent ;

  • les bruits de pas ;

  • les secondes qui continuent de s'écouler après le déclenchement.


La photographie conserve une trace visuelle. Elle abandonne presque tout le reste.


C'est peut-être l'une des choses les plus intéressantes à comprendre lorsque l'on pratique l'image : photographier, c'est autant exclure que montrer.

Et cette exclusion n'est pas nécessairement un défaut.


Au contraire. C'est ce qui permet à une image d'avoir une direction.


Un même instant, une infinité d’images

Imagine maintenant que tu sois debout au milieu d'une rue.


Tu ne bouges pas.


La scène devant toi semble être la même.


Pourtant, déplace-toi de quelques centimètres.


Quelque chose change.


Une personne se détache soudain d'un arrière-plan. Deux silhouettes se superposent. Une ligne devient diagonale. Un bâtiment semble plus imposant. Une ombre vient couper le visage d'un passant. Une lumière prend davantage de place.


Et soudain, le sens de l'image change.

À un même endroit et à un même instant, il est théoriquement possible de produire une infinité d'images différentes.


Il suffit de modifier :

  • ton emplacement ;

  • ta hauteur ;

  • ton angle ;

  • ta focale ;

  • ta distance au sujet ;

  • ton ouverture ;

  • ta vitesse d'obturation ;

  • ton instant de déclenchement.

Et chacune de ces décisions transforme la représentation.


📐 La position

Quelques centimètres peuvent modifier les relations entre les éléments.


🔭 La focale

Changer de focale et de distance de prise de vue modifie la perception des distances, des proportions et des relations entre les plans.


⏱️ Le moment

Un déclenchement quelques fractions de seconde plus tôt ou plus tard peut produire une image complètement différente.


Un regard.

Un sourire.

Une main.

Un geste.

Une personne qui entre dans le cadre.

Une autre qui en sort.


Tout peut basculer.


C'est particulièrement évident dans le portrait.


Le visage d'une personne ne possède pas une seule expression « vraie ».


Il traverse une infinité de micro-expressions.


La Photographie en sélectionne une.


Et cette sélection peut donner l'impression de révéler quelque chose sur la personne photographiée.


Alors qu'elle ne montre en réalité qu'un fragment de son comportement à un instant précis.


Le pouvoir du cadrage

C'est probablement l'une des choses les plus importantes à comprendre lorsqu'on travaille dans l'image :

Le cadre est une décision.

Ce qui se trouve à l'intérieur de ton cadre existe pour le spectateur.

Ce qui se trouve à l'extérieur n'existe pas — du moins, pas visuellement.

Et c'est là que le photographe commence véritablement à raconter.

Susan Sontag a beaucoup réfléchi à cette question dans On Photography.

Photographier implique nécessairement de sélectionner.


Tu choisis ce que tu montres.


Donc, mécaniquement, tu choisis aussi ce que tu ne montres pas.


Prenons une scène très simple.


Un couple marche dans la rue.


Tu peux cadrer uniquement leurs mains.


Tu peux montrer leurs visages.


Tu peux élargir suffisamment pour révéler qu'ils marchent seuls dans une rue vide.

Ou, au contraire, élargir encore et révéler une foule immense autour d'eux.


Même événement.

Même moment.

Images radicalement différentes.


Le réel n'a pas changé.

Mais ton récit, lui, a changé.


Quand une photographie devient une « preuve »


Cette question devient particulièrement importante dans le photojournalisme.

Une photographie de presse est souvent perçue comme une preuve.

On regarde une image et on pense :

« Voilà ce qui s'est passé. »

Mais une photographie ne nous montre jamais ce qui s'est passé dans son intégralité.

Elle montre ce qui se trouvait devant un objectif, depuis une certaine position, à un certain moment.


Le Photographe a choisi :

  • son emplacement ;

  • son angle ;

  • son cadrage ;

  • son objectif ;

  • son moment ;

  • parfois ses réglages ;

  • et, ensuite, l'image qui sera conservée.


Puis intervient tout ce qui vient après la prise de vue :

  • la sélection éditoriale ;

  • le recadrage éventuel ;

  • la légende ;

  • le titre ;

  • la page sur laquelle l'image apparaît ;

  • les images qui l'entourent.


Tout cela participe à la manière dont nous allons interpréter la Photographie.

L'image n'est donc pas isolée.


Elle fait partie d'un contexte.


Le contexte change tout

Une photographie ne possède pas nécessairement une signification unique et définitive.


Le texte qui l'accompagne peut modifier notre lecture.


La séquence dans laquelle elle apparaît peut modifier notre lecture.


La culture du spectateur peut modifier notre lecture.


Et même nos propres expériences peuvent modifier notre lecture.


Imagine une personne assise seule sur un banc.


Sans contexte, tu peux imaginer énormément de choses.


Elle attend quelqu'un.


Elle vient de recevoir une mauvaise nouvelle.


Elle profite simplement du soleil.


Elle travaille.


Elle observe les passants.


Elle est fatiguée.


Tu ne sais pas.


L'image te donne des informations, mais elle laisse aussi des espaces à remplir.

Et c'est précisément dans ces espaces que notre imagination intervient.


📸 Une bonne image ne raconte donc pas forcément tout.


Parfois, elle crée suffisamment de matière pour que le spectateur construise lui-même une partie de l'histoire.


Et en vidéo ?

Pour nous, Photographes et Vidéastes, la question devient encore plus intéressante.


Parce que la Vidéo donne l'impression de restituer davantage du réel.


Elle ajoute le mouvement.

La durée.

Le son.

La voix.

Les déplacements.

La continuité.


Mais même une vidéo ne capture pas « le réel ».


Elle en propose une construction.


Tu choisis quand la caméra démarre.

Tu choisis où elle se trouve.

Tu choisis ce qu'elle regarde.

Tu choisis le mouvement.

Tu choisis le cadre.

Tu choisis la focale.


Puis vient le montage.

Et là, une nouvelle couche de sélection apparaît.


Tu choisis :

ce qui reste.

ce qui disparaît.

ce qui arrive avant.

ce qui arrive après.


Deux plans tournés dans la même journée peuvent raconter deux histoires complètement différentes selon leur ordre.


Un silence placé avant une phrase n'a pas nécessairement le même effet qu'un silence placé après.


Un plan large ne raconte pas la même chose qu'un gros plan.

Une musique transforme notre perception d'une scène.

Un cut peut créer une tension.

Un autre peut créer une émotion.


Le vidéaste ne se contente donc pas d'enregistrer le réel.


Il construit une expérience du réel pour le spectateur.


Alors, que photographions-nous vraiment ?


Si nous ne photographions pas réellement « le réel », qu'est-ce que nous photographions ?


Peut-être une rencontre.


Une relation entre :

un monde + un regard + une technique + un instant.


Une photographie naît d'un point de vue.


Elle dépend de la position du Photographe.


De son appareil.

De son objectif.

De ses réglages.

De sa culture visuelle.

De ses intentions.

De ce qu'il remarque.

Et parfois même de ce qu'il ne remarque pas.


C'est pourquoi deux photographes peuvent être présents au même endroit, au même moment, face au même événement… Et revenir avec deux histoires complètement différentes.


Aucun des deux n'a nécessairement « capturé le réel ».


Ils ont chacun construit une version visuelle située de ce qu'ils ont vécu.


Et si c’était justement ça, notre métier ?


Cette idée peut sembler déstabilisante au premier abord.

Surtout lorsque l'on débute.


On cherche souvent la bonne photo.


Le bon cadrage.

Le bon réglage.

Le bon moment.


Comme s'il existait quelque part une image objective de la scène.


Mais peut-être que notre travail n'est justement pas de trouver l'image vraie.


Peut-être que notre travail consiste à trouver notre manière de regarder.


À choisir ce que l'on veut transmettre.

À comprendre ce que notre cadre raconte.

À être conscient de ce que l'on exclut.

Et à utiliser cette sélection comme un langage.


Parce qu'au fond, une photographie n'est pas seulement une fenêtre ouverte sur le monde.


C'est aussi une proposition faite au spectateur :

« Regarde le monde depuis ici. »

Et ça change énormément de choses.


📸 Pour aller plus loin


Plus tu avances dans la pratique de la Photographie ou de la Vidéo, plus cette question devient intéressante.


Quand tu cadres, demande-toi :

Qu'est-ce que je montre ?


Mais surtout :

Qu'est-ce que je ne montre pas ?


Pourquoi suis-je placé ici plutôt qu'un mètre plus loin ?

Pourquoi cette focale ?

Pourquoi maintenant ?

Pourquoi cette lumière ?

Pourquoi ce moment plutôt qu'un autre ?


Et surtout :

qu'est-ce que je veux que le spectateur ressente ou comprenne ?


Ces questions ne servent pas à rendre ta pratique plus compliquée.


Elles servent au contraire à te rendre plus conscient de ton langage visuel.

Parce que lorsque tu comprends que tu ne photographies jamais le réel dans son intégralité… Tu commences à comprendre la véritable puissance de ton regard. 🎥



📚 Pour aller plus loin

Quelques références qui permettent d'approfondir cette réflexion sur l'image, le regard et la représentation :

  • John Berger — Voir le voir (Ways of Seeing), 1972

  • Susan Sontag — On Photography, 1977

  • Maurice Merleau-Ponty — L’Œil et l’Esprit, 1964

  • Vilém Flusser — Petite philosophie de la photographie, 1983

  • Jean Baudrillard — Le Crime parfait, 1995

  • Vogue — réflexions et discussions autour de l'interprétation des images, 2022

🎬 Florentine







Photographie. Vidéo. Regard & Narration.


"Parce qu'avant de chercher à mieux utiliser ton appareil, il faut parfois commencer par comprendre ce que tu cherches réellement à montrer."

 
 
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